Après avoir quitté leur appartement, ils partirent donc tous à Carpentras, la ville d’origine de Eva où vivaient encore un de ses frères, Joseph Bedaride. Pas forcément réjoui de voir six personnes débarquer chez lui, ce dernier ne pouvait pourtant refuser l’accueil à sa sœur et ses enfants. Il faut dire aussi qu’à cette époque, Joseph trainait derrière lui une réputation d’antisémite depuis sa conversion au catholicisme. Probablement par peur qu’on lui rappelle ses origines. Quant à sa femme, la très pieuse Léoncie Rame, vendeuse de chapeaux sur les marchés, même soixante ans après, Émilie se souvenait encore d’elle comme « d’une personne sévère, vêtue de noir et portant le chignon ». De toute façon, ils ne restèrent chez eux que quelques jours, le temps pour Joseph de leur trouver un logement. Par contre de logement, il n’avait que le nom, plutôt un taudis au 3e étage d’un petit immeuble de la rue des Frères Laurens, dans ce quartier misérable, refuge de nombreux immigrés. Ils y vécurent ainsi durant trois longues années. Et autant dire qu’à six avec la tante Anna, dans ce réduit insalubre, sans chauffage ni électricité, WC et salle de bains inexistants, le quotidien était particulièrement difficile.

Sans compter la faim qui toujours les tenaillait. Quelques pommes de terre et une portion de pain rassis et moisi constituaient le plus souvent leur unique alimentation de la journée. Rien d’étonnant alors, qu’à cause de cette malnutrition, tous contractèrent la gale du pain avec ces terribles démangeaisons.
Et puis de temps en temps, il y avait ces rares moments lorsque les frères et sœur, en visite chez la chère tante Léoncie, se voyaient parfois offrir une grappe de raisin, elle qui nourrissait ses chats avec des sardines, mets tant envié par les enfants mais qui ne leur était pas proposé.

Mais en dépit de ces conditions éprouvantes, cela n’empêcha pas les deux plus jeunes de poursuivre tant bien que mal leur scolarité. D’ailleurs, Emilie conserve encore aujourd’hui d’agréables souvenirs de ses semaines d’école à Carpentras. Elle se rappelle notamment le bonheur de revoir chaque matin ses maitresses, celles-là mêmes qui appréciaient tant cette petite « réfugiée » qu’elles avaient adoptée. Et Emilie le leur rendait bien, bonne élève qu’elle était. À tel point qu’au moment de leur départ pour Marseille à la fin de la guerre, une de ses institutrices déclara : « C’est le flambeau de l’école qui s’en va »…

Quant aux deux ainés, Arthur et Roger, 17 et 18 ans, ils étaient devenus désormais les « hommes » de la famille en l’absence de leur père resté au Mas-Thibert. Chaque matin, ils partaient travailler dans les environs afin de soulager leurs proches. Comme Roger, employé par des paysans du coin, qui put au moins combler sa faim en déjeunant le midi à leur table et ainsi ne pas avoir à entamer les réserves de la famille. De même pour Arthur, embauché dans une usine d’engrais à Bédoin, à une douzaine de kilomètres de Carpentras, qui en échange d’un peu de nourriture, charriait des sacs de 50 kg. Et chaque soir, les deux gamins rentraient exténués, les mains en sang.

Enfin n’oublions pas que même à plus de 100 km de Marseille, les Allemands veillaient toujours aux alentours, présents dans la région depuis l’invasion de la zone sud en novembre 1942. Comme ce jour où à la suite d’une opération de maquisards, des soldats arrêtèrent les deux jeunes garçons, baïonnette au ventre, près du « Grangeon » sur la route de Bédoin. Prévenu, leur père Paul se présenta alors aux autorités pour tenter de récupérer ses enfants. Avec sa carte d’identité trafiquée — il avait gratté et supprimé l’information « Juif » avec une lame de couteau et également falsifié son prénom (peut‑être Antoine ?) —, il réussit finalement à revenir avec ses deux garçons sains et saufs.

Au bout du compte, que ce soit à Marseille ou à Carpentras, la peur de se faire arrêter ne les aura jamais quitté. Tout du moins jusqu’à la libération de la ville le 25 aout 1944, le même jour que Paris, dix jours seulement après le débarquement des troupes alliées en Provence.

Libération de Carpentras le 25 aout 1944