Peu avant la déclaration de guerre, Paul est rappelé sous les drapeaux au centre de mobilisation d’infanterie no 154 à Orange. Père d’une famille nombreuse, il n’y resta qu’un mois, avant d’être renvoyé dans ses foyers en attente d’une affectation qui ne viendra jamais. Et il sera définitivement dégagé des obligations militaires en 1942.
C’est donc à Marseille avec sa famille qu’il vécut les neufs premiers mois de cette drôle de guerre comme on appela cette période durant laquelle Français et Allemands s’observaient plus qu’ils ne combattaient. Mais tout changea rapidement à partir de mai 1940 avec l’offensive éclair de l’armée allemande dans le Nord de l’Europe, en Belgique, au Luxembourg et en France. Surprises et surpassées en troupe et en armement, les armées alliées durent battre en retraite. Et le 22 juin 1940, le Maréchal Pétain, fraichement nommé chef du gouvernement, signa l’armistice avec le IIIe Reich allemand.

Dès lors le pays se retrouva coupé en deux, séparé par la ligne de démarcation : dans la moitié Nord et l’Ouest de la France, la zone occupée sous contrôle des Allemands, et au Sud, la zone dite libre, dont Marseille faisait partie, administrée par le gouvernement français de Pétain réfugié à Vichy.
Autre conséquence de cette défaite : l’instauration d’un nouveau régime, le régime de Vichy, et la mise en place d’une collaboration d’État avec le IIIe Reich. Celle-ci s’accompagna d’une politique antisémite au travers des nombreuses lois antijuives promulguées par Vichy. Sans oublier la mise à disposition de la police française au service de l’idéologie nazie dans les rafles de juifs.
Ainsi, même la zone « libre » n’échappa pas à la répression contre les juifs. Car, si jusqu’en novembre 1942 et l’occupation totale du pays par les troupes nazies, les ordonnances allemandes ne concernaient que la seule zone occupée, c’était sans compter les lois antijuives de Vichy, applicables sur l’ensemble du territoire français. Lois qui deviendront au fil du temps de plus en plus contraignantes.

Comme celle du 2 juin 1941, lorsque le gouvernement du Maréchal Pétain promulgua le 2e statut des juifs. Outre que cette loi édictait une nouvelle prétendue définition biologique de la “race” juive, elle renforçait également la liste des professions désormais interdites aux personnes israélites. Elle étendait aussi à l’ensemble du territoire français, le recensement des Juifs, obligatoire depuis octobre 1940 pour la seule zone occupée. C’est donc à cette occasion que Paul, cet ancien combattant français décoré de la guerre de 14‑18, ne se doutant de rien et confiant en la France de Pétain, se fit enregistrer avec sa famille comme Juif français.
Est-ce à la suite de cette loi, ou peu avant ou après, que Paul dut quitter son emploi à la compagnie maritime Paquet car exerçant une activité interdite aux juifs ? Quoi qu’il en soit, il se retrouva du jour au lendemain sans travail, et c’est grâce à la bienveillance de son ancien patron, Mr Paquet, et à l’estime qu’il portait à Paul, que ce dernier fut embauché comme intendant‑régisseur dans un des domaines viticoles du Mas‑Thibert, près d’Arles.
Ainsi, comme tous les juifs fichés, ils n’échappèrent pas à la politique antisémite de Vichy. Et même s’ils n’eurent pas à porter l’étoile jaune, requise uniquement en zone occupée à partir du 7 juin 1942, ils vécurent dans la peur d’être arrêtés à tout moment. Comme cette fois où lors d’une descente de police à la recherche de familles juives, ils furent sauvés par la concierge de l’immeuble qui ignorant leurs origines, répondit aux policiers qu’elle ne connaissait aucun juif dans son immeuble !
Quant au quotidien, tout manquait, en particulier, une nourriture suffisante. Même si chaque semaine, Paul revenait du Mas-Thibert avec un sac de pommes de terre, c’était loin de combler leur faim permanente. Ce qui décida les parents, un jour, d’envoyer leurs enfants en colonie de vacances, pensant qu’ils y mangeraient plus et mieux. Mais, comme le raconta Émilie bien des années plus tard, ce fut un enfer pour les quatre frères et sœur. Ils n’avaient pas plus, voire moins, et étaient souvent battus, surtout Claude‑Bernard, le plus jeune. Heureusement, cela ne dura pas et ils purent rentrer auprès de leurs parents après quelques semaines.
Vint ensuite l’année 1942, celle des grandes rafles de l’été. Et avec elles, la fuite de la famille de son frère Samuel. C’est ainsi que courant aout, à la demande de ce dernier, Paul et les siens accueillirent dans leur appartement de la cité Pierre Renard, sa belle‑sœur Henriette et ses trois enfants, Rosette, Jeannine et Claude. Autant dire qu’entassés à onze dans ce petit trois‑pièces, avec à peine de quoi se nourrir, le quotidien était plus que difficile. Ce n’est que fin septembre, après plus d’un mois, qu’Henriette et les trois gamins quittèrent la famille Berkowitz pour un hôtel de la rue Thubaneau, dans le quartier du vieux port (pour plus de détails, voir l’article sur Samuel : Arrestation et fuite à Marseille).
Et puis tout changea lorsque le 8 novembre 1942, les alliés débarquèrent en Afrique du Nord. Les Allemands envahirent alors la zone libre, craignant l’arrivée des troupes anglo-américaines dans le sud de l’Europe, et occupèrent Marseille dès le 11 novembre.
Dès lors, les contrôles d’identité et les arrestations s’intensifièrent, toujours avec l’aide de la police française. Pour la famille de Paul, la vie quotidienne devenait de plus en plus difficile et la situation menaçante. Et ce, jusqu’à cette fin janvier 1943, lorsque prévenus d’une rafle imminente, ils se réfugièrent in-extremis dans un café du quartier, échappant ainsi aux arrestations alors que tous les restaurants autour d’eux furent contrôlés. La grande rafle de Marseille venait de débuter.

Ordonnée par Hitler en représailles d’une série d’attentats, dont celui du 3 janvier commis contre plusieurs officiers nazis, l’ordre fut donné d’arrêter et de déporter environ 8 000 personnes considérées comme criminelles. Baptisée “opération Sultan” par les nazis, elle restera pour les Marseillais la rafle du Panier ou rafle du Vieux-Port.
En trois jours, du 22 au 24 janvier, avec la collaboration des autorités et de la police françaises, les Allemands fouillèrent maison par maison, à l’exception des secteurs résidentiels. Quarante mille hommes et femmes furent contrôlés, donnant lieu à près de 6 000 interpellations. Parmi elles, 1 642 personnes dont 786 Juifs seront déportées vers le camp d’extermination de Sobibor d’où aucune ne reviendra. Les autres seront relâchées.

À cette vague d’arrestations s’ajouta également la destruction des quartiers nord du Vieux‑Port, dont une importante partie de celui du « Panier », secteurs réputés être des repaires de la pègre et de la Résistance. C’est ainsi que du 1er au 17 février, après l’évacuation de plus de 20 000 habitants, quelque 1 500 bâtiments furent démolis, quatorze hectares rasés à coups d’explosifs, soit l’équivalent de vingt terrains de football. Souvent méconnues, cette rafle et la disparition d’un des plus vieux quartiers d’une des plus anciennes villes françaises restent encore aujourd’hui un profond traumatisme dans les mémoires marseillaises.
Après cela, Eva réussit enfin à convaincre Paul de quitter cette ville devenue désormais trop dangereuse. Et un matin de janvier 1943, ils abandonnèrent du jour au lendemain la cité phocéenne en laissant toutes leurs affaires sur place, direction Carpentras.