Une fois revenu à la vie civile en septembre 1919, Paul rejoignit Valence où il retrouva son amie Eva Bedaride dont il avait fait connaissance quelque temps auparavant. Les Bedaride, tout comme les familles Carcassonne, Milhaud, Crémieux, Naquet et bien d’autres, sont issus d’une ancienne lignée juive installée en Provence depuis des générations. Avec leurs coreligionnaires alsaciens, ils formèrent pendant plusieurs siècles l’une des deux seules communautés juives autorisées à vivre en France, grâce au soutien des papes établis à Avignon, d’où leur nom de « Juif du Pape ».

C’est donc dans cette région du Comtat Venaissin, à Carpentras, que le 10 aout 1894 naquit Eva Régina Bedaride. Fille de Arthur Mardochée Bedaride, imprimeur typographe, et de Noémie Angeline Cohen, elle sera suivie deux ans plus tard par son frère Joseph, et ses trois sœurs, Fernande en 1895, Anna en 1897 et Lucienne Raymonde en 1905.

Article bien optimiste du journal Le Matin du 7 juillet 1918

Malheureusement les cinq enfants n’eurent pas l’occasion de profiter longtemps de leurs parents. Car si elle représenta l’année de la victoire, 1918 fut également celle de la pandémie de grippe espagnole avec ses 20 à 50 millions de morts autour du monde. Et Arthur et Noémie n’y échappèrent pas, disparus tous les deux en décembre à trente jours d’intervalle.

Devenues orphelines, les quatre filles prirent ensuite en gérance un commerce de charcuterie trouvé par Paul, avant de travailler à l’usine « La Gauloise », rue du Pont du Gat, toujours à Valence.

Puis vint ce 10 janvier 1920, jour des noces de Paul et Eva, à respectivement 27 et 26 ans. C’est d’ailleurs à cette occasion que Menahem transmit à son fils déjà majeur son consentement au travers d’un acte authentique adressé au rabbin de la communauté des israélites ashkénazim de Constantinople. Preuve en était des liens encore existants entre Paul et son père. Tout comme des origines juives de Menahem et de sa famille.

Le jeune couple resta ainsi près de deux ans dans le Sud de la France, jusqu’en aout 1922, quand pour une raison inconnue , après avoir vécu peu de temps à Marseille chez un des oncles Cohen d’Eva, il partit avec Eva s’installer à Strasbourg. Peut-être pour motif professionnel ? Quoi qu’il en soit, c’est dans leur logement de la rue Saint‑Louis, que le 7 janvier 1925, naquit Arthur, l’ainé des quatre enfants. Un an plus tard, ils quittèrent la capitale alsacienne pour Marmoutier, à une quarantaine de kilomètres de là. Et cette fois-ci, ce fut au tour de Roger de venir au monde le 5 juillet 1926.

Annonce de Paul parue dans le journal de Sélestat du 7 juil. 1927

Pendant ce temps là, Paul continua à travailler comme employé de commerce et représentant. Il se mit même à vendre par correspondance des lames de rasoir, comme l’indique cette annonce du 7 juillet 1927 parue en allemand dans le journal de la région, Le Sélestat.
Et à ce propos, deux remarques viennent à l’esprit. La première, probablement une pure coïncidence, au sujet de cette activité de vente de rasoir qu’exercera également bien des années plus tard, son frère Samuel. La deuxième concernant l’adresse indiquée par Paul dans son annonce : 136 Chemin de Montolivet à Marseille ! Est-à-dire qu’il était déjà reparti pour Marseille avec sa famille, se contentant au travers de cette annonce de liquider ses dernières affaires en Alsace ? Peut-être !

Ce qui est sûr, c’est qu’en 1928, la famille était déjà bien présente dans le Sud de la France, selon les multiples déclarations de changements de domicile inscrites sur le livret militaire de Paul. Comme à Marseille, boulevard Beaumont, puis à Salon en 1928, avant de revenir en 1930 dans la cité phocéenne, rue Frédéric Chevillon à côté de la gare Saint-Charles. Ce fut ensuite le quartier de la Joliette, où leur unique fille, Emilie, que tout le monde appela par la suite Emy, vit le jour le 6 janvier 1932. D’après elle, il semblerait que son père l’ait prénommée ainsi en souvenir de sa sœur Emilie, avec qui il était très proche. Il aurait d’ailleurs élevé ses enfants quelque temps.

Affiche publicitaire de la Compagnie de Navigation Paquet (1927)

Cette année 1932 fut également celle d’un tout nouveau poste pour Paul, au sein de la Compagnie de Navigation Paquet.
Fondée en 1860 par Nicolas Paquet, cette compagnie maritime renommée desservait essentiellement le Maroc, les Canaries, l’Afrique noire ou le Moyen-Orient. Elle demeura jusque dans les années 1970 un acteur important du monde de la croisière, avec ses nombreux paquebots, comme le Koutoubia, le Lyautey ou l’Ancerville. D’abord employé au service passager de la ligne Marseille‑Dakar, aidé en cela par sa connaissance des langues étrangères, il deviendra ensuite commissaire de bord, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite.

Mais souvent en mer, Paul voyait peu sa famille. De toute façon, même lorsqu’il retournait à terre, il a toujours été avare de discussions, surtout avec ses enfants. Ajouté à cela qu’il manifestait rarement ses émotions, rien d’étonnant alors qu’ils en aient tous souffert, comme se souvenait encore sa fille Emy. Par contre, il n’en demeurait pas moins un père attentionné, tendre et généreux, jamais ne se plaignant et ne demandant rien à personne.

Deux ans plus tard, le 31 octobre 1934, entre deux départs en mer et après un énième déménagement, dans la ville d’Allauch, à une vingtaine de kilomètres de Marseille, naquit Claude-Bernard, le petit dernier. La famille se retrouva désormais au complet.

Ils attendirent ensuite quatre ans avant de revenir dans la cité phocéenne pour s’installer dans un nouvel ensemble du quartier industriel de La Capelette, le « Groupe Pierre Renard ». Créé par Gaston Castel, architecte départemental à l’origine de la prison des Baumettes, ce lotissement HBM de 300 locataires (Habitation bon marché, ancêtre des HLM actuels), dont de nombreux employés du tramway marseillais, était composé de plusieurs bâtiments disposés autour d’une place.
Par contre, à sept avec la tante Anna depuis longtemps handicapée qui ne les quittait plus, l’espace était plutôt restreint dans ce petit trois-pièces au 4e et dernier étage. Juste une grande cuisine, un salon-salle à manger dans lequel couchaient les adultes, et deux chambres pour les enfants, dont une aveugle sans fenêtre pour les garçons. Sans oublier tous ces lits qui encombraient les pièces.
Quoi qu’il en soit, ils l’occupaient encore un an après, lorsque le 3 septembre 1939 à la suite de l’agression de la Pologne, la Grande-Bretagne et la France déclaraient la guerre à l’Allemagne, marquant ainsi le début du deuxième conflit mondial en moins de quinze ans. Mais ceci est une autre histoire…