Paul vint au monde à Paris, le 5 mai 1893 à la maternité du futur hôpital Rothschild dans le 12e arrondissement. Seul enfant de Menahem et Adele à être né en France, il n’y demeura pourtant que quelques mois avant de suivre ses parents à Constantinople où naitra le reste de la fratrie.

C’est donc comme immigré qu’il entama dès son plus jeune age sa scolarité, dans ce quartier de Pera qui le vit grandir. Malheureusement, à 12 ans, à la fin de son cycle élémentaire, il fut contraint d’arrêter l’école pour aider ses parents, tout comme le feront par la suite le reste de ses frères et soeurs. Pourtant cela ne l’empêcha pas de continuer à apprendre par lui-même notamment dans le domaine commercial. Et puis comme pour tous, il y avait également sa connaissance de plusieurs langues, du fait de l’enseignement, même court, qu’il suivit dans un établissement européen, et également de part le caractère cosmopolite de la ville. Il maitrisa ainsi au moins huit langues en plus de l’allemand utilisé au quotidien avec ses parents, comme le français, l’anglais, le russe. Ce qui deviendra plus tard un atout pour son embauche à la compagnie maritime Paquet.

Mais n’anticipons pas, car en attendant, en ce début de siècle, la vie demeurait difficile pour tous les enfants, entourés qu’ils étaient de parents peu attentionnés. C’est ainsi qu’à 14 ans, il décida de quitter le foyer familial pour voler de ses propres ailes et rejoindre son pays natal.

Première guerre et engagement militaire

Arrivé à Marseille, il s’installa dans le Sud de la France où il mit à profit ses connaissances d’autodidacte pour trouver un poste d’employé de commerce, puis de comptable.

Soldats du 2e régiment de zouaves en 1914 auquel a appartenu Paul

Mais rattrapé par la Première Guerre mondiale débutée en aout 1914, et soucieux de défendre son pays, il s’engagea en avril 1915 comme « volontaire pour la durée de la guerre », selon la formulation consacrée. Déclaré apte par le conseil de révision malgré sa petite taille de 1 m 53, il fut classé service actif sous le matricule no 4342 et affecté au 111e régiment d’infanterie (RI). Il intégra ensuite le 2e régiment de zouaves en juin 1915. Et trois mois plus tard, il rejoignit le front pour participer à la seconde bataille de Champagne, opération au cours de laquelle il fut blessé à la main gauche le 28 septembre.

Pour la petite histoire, c’est après ces combats qui causèrent de lourdes pertes françaises, qu’un général vint inspecter et féliciter le régiment de zouaves de Paul. Et après avoir échangé quelques mots avec lui, il le nomma caporal à l’ordre des armées, comme le rappelle cet article paru dans le journal L’Univers Israélite du 18 février 1919 :

Conversation entre Paul et un général, parue dans « L’Univers Israélite » du 18 février 1919

Bien sûr, certains pourraient rétorquer que l’orthographe étant différente, et Paul nullement Polonais, il ne s’agissait pas de lui. Mais mis à part ces deux légères différences, qui part ailleurs, pouvaient être dues à une erreur de retranscription du journal, il est quand même curieux que toutes les autres informations correspondent parfaitement. Des Juifs prénommés Paul Bercovitz, avec le teint fortement bronzé, comme Paul à l’époque, dans un régiment de zouaves ayant participé à la bataille de Champagne en 1915, tout comme Paul, puis promus caporaux la même année, comme indiqué sur le registre militaire de Paul, ils ne devaient pas être nombreux ! Trop de coïncidences et donc le parti a été pris de considérer ce soldat comme le Paul, fils de Menahem et Adele.

Quoi qu’il en soit, une fois sa blessure soignée, le caporal Berkowitz retourna au combat dans l’Est et le Nord de la France, avant d’être muté en avril 1916 au 35e RI dit également régiment « As de trèfle ». Il partit ensuite sur le front des Balkans à la frontière gréco‑macédonienne où il intégra l’Armée Française d’Orient au sein des 242e et 175e RI. Cette campagne d’Orient, souvent oubliée et minimisée, car loin des zones d’opérations principales, joua pourtant un rôle majeur dans l’accélération de la défaite de l’Allemagne et de ses alliés. Puis à partir de juin 1918, une fois transféré au 2régiment de tirailleurs indigènes, le parcours militaire de Paul devient plus difficile à reconstituer.

Extrait du registre militaire de Paul indiquant ses affectations et services jusqu’en 1919

Tout comme son retour à Constantinople, parmi les troupes d’occupation, comme il l’expliqua bien des années plus tard à son frère Samuel ! Faisait-il alors partie des unités françaises qui, avec les Britanniques et les Italiens, s’établirent dans la capitale ottomane à la suite de la reddition de la Turquie, conséquence du traité de Moudros d’octobre 1918 ? Ou peut-être était-ce à l’occasion de la campagne de Cilicie, ce conflit franco-turc au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918, et pour lequel il reçut la médaille du « Levant Syrie‑Cilicie » ? Difficile de savoir, aucune information précise ne figure sur son livret militaire, en dehors de sa participation à la campagne d’Orient et de cette décoration détenue par sa famille. Toujours est-il qu’il revint bien début 1919 sous l’uniforme français dans cette ville qui l’a vu grandir.

Croix de guerre avec 3 citations, identique à celle décernée à Paul et conservée par sa famille

Quant à ses autres récompenses, également conservées par ses descendants, la plus importante reste encore la Croix de Guerre 1914‑1918 avec trois citations à l’ordre du régiment. Elle demeure une des plus hautes distinctions accordées pour conduite exceptionnelle au cours du premier conflit mondial. À cela s’ajoutent la Médaille de la Victoire ou Interalliée reconnaissable à son ruban composé de deux arcs‑en‑ciel et la médaille commémorative de 1914‑1918, souvent appelée « médaille des poilus », avec ses six raies verticales blanches et rouges.


Au bout du compte, Paul dut attendre le 22 septembre 1919 avant d’être enfin démobilisé. Pourtant, s’il fut soulagé de rentrer chez lui après quatre années à combattre, cela ne l’empêcha pas de conserver toute sa vie une très grande fierté de son engagement militaire, lui l’exilé d’une famille juive, parti défendre la France, son pays de naissance.