Fils de Samuel Bercovitz et Anna Bartelsky, une des nombreuses familles juives de l’empire russe du XIXe siècle, Menahem, également prénommé Nachmen ou Neumann, vit le jour dans les années 1864-1866. Où ? Personne ne le sait avec certitude, mais « sûrement pas en Turquie » d’après son fils Samuel, même s’il passa la majeure partie de sa vie à Constantinople, et où d’ailleurs la quasi totalité de ses enfants y naquirent.

Ensuite, plus de trace de Menahem jusqu’à son arrivée en France dans les années 1890 avec sa jeune épouse, Adule Leibovitch dite Adele (ou Adela), de neuf ans sa cadette. Après leur entrée par le port de Marseille, ils montèrent sur Paris et trouvèrent un modeste logement au 49 rue de la Goutte d’Or à Barbès, dans ce quartier populaire du 18e arrondissement. Ils y exercèrent alors le seul métier appris auprès de leurs parents, tailleur d’habits, rejoignant ainsi le milieu de la confection parisienne et ces nombreux Juifs d’Europe orientale. Car même s’ils étaient peu pratiquants, ils n’en demeuraient pas moins des juifs étrangers. Ce qui explique probablement pourquoi le 5 mai 1893 Adele accoucha de son premier fils, Paul, dans cet hôpital de l’Est parisien offrant la gratuité des soins et initialement dédié aux patients de religion juive.

Hopital Rothschild – Entrée des consultations au début du XXe siècle

Fondé en 1852 par James Rothschild, illustre et riche banquier du XIXe siècle, l’hôpital israélite de la rue de Picpus développa par la suite un service de consultations gratuites accessible à toutes les populations du quartier, sans distinction de religion. Puis au cours de l’année 1914, grâce au financement de Edmond de Rothschild (le fils de James), un nouveau bâtiment ouvrit ses portes, situé rue Santerre, à quelques mètres de l’ancien Rothschild, dorénavant consacré à l’accueil des vieillards. Toujours en activité, cet hôpital public de l’AP-HP (Assistance Publique–Hôpitaux de Paris) accueille chaque année plus de 6 millions de patients.

Pour revenir à notre toute jeune famille, ils auraient ensuite déménagé rue de Charenton dans le 12e arrondissement, pour ensuite, quelques mois plus tard, quitter la France direction Constantinople.

Et c’est ainsi que s’achève cette étape parisienne. Mais si elle fut courte, cette période pose toutefois plusieurs questions. Tout d’abord pourquoi cette escapade en France, puis ce départ pour la Turquie ? Ensuite, Paul était-il réellement l’ainé de la fratrie ? Encore aujourd’hui, un doute subsiste sur ce premier-né. Ne s’agissait-il pas plutôt de sa soeur Émilie qui serait venue au monde à Constantinople, en 1892 d’après son frère Samuel ? Ce même Samuel qui pensait à tort que Paul était né en 1897 et non quatre ans plus tôt ! Donc qui croire finalement ? Le seul point avéré reste l’écart de seulement un ou deux ans entre les deux enfants, et le fait qu’ils restèrent par la suite très proches l’un de l’autre.
Quoi qu’il en soit, à la fin du XIXe siècle, Menahem et Adele s’installèrent définitivement à Constantinople.

Vue de Constantinople en 1880

Située sur les deux rives du Bosphore qui sépare l’Asie de l’Europe, et relie la mer Noire à la mer méditerranée, Byzance, cette ancienne cité grecque fondée vers 667 av. J.-C., est rebaptisée Constantinople en l’an 330 sous l’Empire byzantin. Après sa prise par les Ottomans en 1453, elle devient leur capitale et l’une des plus grandes et des plus puissantes villes d’Europe, exerçant une forte influence culturelle et religieuse sur l’ensemble du continent indo-européen. Ce n’est qu’en octobre 1923, après trois années de guerre d’indépendance, que Mustafa Kemal Atatürk proclame la première République turque. Constantinople perd alors sa fonction de capitale au profit d’Ankara. Sept ans tard, elle sera rebaptisée Istanbul. Depuis, elle n’a cessé de se développer en tant que centre économique et culturel du pays, abritant de nombreux sites historiques, tels la Mosquée bleue, le Palais de Topkapi ou la Basilique Sainte-Sophie.

Notre petite famille, quant à elle, s’installa dans le quartier de Pera (connu également sous le nom de Galata), rue Yüksek Kaldirim, cette rue montante proche de la célèbre tour byzantine de Galata, à l’époque la plus haute construction de la ville. Situé sur la rive européenne du Bosphore à l’est de la Corne d’Or, Pera au début du XXe siècle faisait déjà la fierté de Constantinople. Avec ses ambassades, ses écoles européennes réputées, ses immeubles bourgeois, ses lieux de divertissements, théâtres et cinémas, sans oublier ses nombreux restaurants et tavernes, il demeurait l’endroit où la bonne société stambouliote vivait et sortait. C’est donc dans ces ruelles du « Paris oriental », comme on l’appelait alors, que s’agrandit la famille Bercovitz.

Vue du quartier de Pera (Galata) au début du XXe siècle – En haut à droite, on aperçoit la tour Galata proche de la rue où vivait la famille Bercovitz
Rue Yuksek-Kaldirim où habitaient Menahem et sa famille

Des probables dix à douze enfants du jeune couple, seuls neufs survécurent après leur naissance : Émilie en 1892 ou 1894 (?), Paul en 1893, Jacques en 1894 ou 1896, Thérésa en 1898, Joseph en 1900, Sarina en 1902, Dora en 1904, Samuel en 1906 et enfin le petit dernier, Aron dit Henri en 1911. Presque un enfant tous les deux ans. Pourtant, Adele les vit peu grandir. Décédée en 1916, elle ne put également assister quelques années après, aux retrouvailles de son époux Menahem avec son frère David Bercovitch, tout juste émigré de sa Géorgie natale, encore en proie aux pogroms provoqués durant la guerre civile russe de 1917.

Mais Menahem ne demeura pas longtemps seul, se mettant en ménage avec une seconde femme dont on ignore le nom. De cette dernière, les enfants en ont tous gardé le souvenir d’une personne déplaisante, sévère et sans amour, qu’ils appelaient entre eux, à juste titre, « la marâtre ».

Ainsi, entre un père peu attentionné, et une mère de substitution sans affection, rien de surprenant qu’ils aient tous quitté très tôt le domicile parental. Que ce soit Paul dès ses 14 ans, Samuel et Sarina vers 17 ans ou encore Henri à 16 ans et demi. La plupart partirent seuls, dont au moins quatre s’établirent en France. D’autres, comme Sarina, Dora ou Thérèse, accompagnèrent leur nouveau conjoint rencontré à Constantinople. Dès lors, loin du domicile familial, leurs relations avec leur père devinrent quasi inexistantes. Excepté peut-être pour Paul, comme en atteste son acte de mariage en 1920 sur lequel figure le consentement de son père resté en Turquie, via un acte authentique envoyée un mois avant par le rabbin de la communauté des Israélites ashkenazim de Constantinople.

C’est également au fil de ces émigrations successives, notamment en France, que le nom de famille prit différentes formes. De Berkowitz pour Paul et ses descendants, ce fut Bercowitz pour Jacques, et Bercovitz pour Samuel, Thérèse et Aron. Mais également Bercovitch pour Dora à son arrivée en Israël, tout comme pour le frère de Menahem, David, et ses enfants, lors de leur venue en France en 1926.

Finalement, Menahem mourut quelques années plus tard, la date restant à ce jour inconnue. Même si les registres du cimetière de l’ancienne synagogue de la rue Yüksek Kaldirim où il résidait, indiquent que serait décédé le 5 septembre 1929 un certain Nachmen Bercovitz âgé de 64 ans, l’age qu’il aurait eut à cette date. Mais impossible d’affirmer qu’il s’agit bien de lui. Quant à la « marâtre », personne ne sut ce qu’elle advint.

Seule représentation de Menahem et Adele Bercovitz datant de la fin du XIXe siècle. (Concernant la petite fille, il s’agit probablement de leur fille Emilie)